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CE BESOIN D'ESPAGNE

MARIOU JEAN-MICHEL
14.50 €
Sur commande
Code EAN : 9782864327141
Editeur : VERDIER
Date de parution : 07/02/2013
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CE BESOIN D'ESPAGNEExtrait du prologue

«Nous nous étions mis à désirer l'Espagne.»
ALEXANDRE DUMAS

Quelque chose en moi a longtemps résisté. Un mélange d'Histoire et de comédie familiale, de parole donnée et de peurs enfantines: je ne pouvais pas franchir la frontière.
Pourtant, au tout début des années soixante-dix, qui découvraient le dépaysement et le voyage, il n'y avait, de Toulouse où nous finissions de grandir, qu'une matinée de voiture pour rejoindre l'Espagne. Mais l'Espagne, c'était d'abord, dans nos classes, dans nos rues, dans nos familles, le monde péremptoire, bruyant et coloré des républicains espagnols, avec ses leçons et ses blessures. «Tant que Franco sera vivant, je ne mettrai plus jamais les pieds en Espagne.» Et pendant que, chaque été, au tout début du mois de juillet, certains partaient vers Pampelune pour y apprendre l'ivresse fraternelle et grégaire des San Fermines, nous restions autour des plages de Narbonne pour des boulots de saison.
Pour les toros, les vrais, nous repasserions.
J'entends que, pendant ce temps-là, Alain Montcouquiol, Simon Casas, Alain Bonijol, Curro Caro, Zocato ou François Garcia couraient après leurs rêves sur les routes poussiéreuses du Campo Charro, ou dans les pensions misérables du quartier de Santa Ana, à Madrid. Mais pour moi, en ces temps où la politique remplissait le moindre interstice de ma vie, la route des toros était barrée: nos bagarres de rue, innombrables, devant le consulat d'Espagne, rue Ozenne à Toulouse, valaient comme interdit.
Le 2 mars 1974, je me trouvais par hasard à Nîmes, où nous étions allés soutenir un ami militant qui passait en procès, lorsque nous apprîmes l'exécution imminente de Salvador Puig i Antich, à Barcelone. À la nuit tombée, nous avions suivi tout autour des boulevards une grande manifestation qui s'était spontanément organisée pour demander, une dernière fois, la grâce du militant anarchiste espagnol. C'est toujours une étrange chose de manifester dans une ville que l'on ne connaît pas. On ne sait jamais vraiment où l'on va. Vers onze heures du soir, dans la pénombre, nous avions soudain découvert, au hasard du parcours du cortège, la masse sombre et inquiétante des arènes. Personne n'avait seulement tourné le regard vers elles.
Sur l'autoroute du retour, à l'aube, un flash d'information de France Inter annonça que Puig Antich venait d'être exécuté. Nous nous sommes arrêtés sur un bas-côté d'herbe sage, les yeux perdus dans le ciel brûlant d'étoiles. C'était fini.

Le lendemain, le quotidien catholique ABC célébrait Rafaël de Paula: «Il tient sa cape bien ouverte, écrivait Pérez Mateos, et il la propose, comme un cadeau, à son ennemi, qui est sous le charme et qui court après le leurre ailé tout au long d'une série de quatre véroniques.»
Vraiment, on ne pouvait pas!
Bien sûr, ce désir d'Espagne, longtemps frustré, relevait aussi pour partie de ce que Baudelaire appelait «la grande maladie»: l'horreur du domicile. Il fallait bien fuir le terrible ennui quotidien. La vie de nos parents. Et l'Espagne était parfaite pour qui rêvait de romantisme, de poètes résistants et de routes poussiéreuses. Mais il y avait surtout cette «nostalgie de l'impossible» dont parlait Bataille, une manière d'engager sa vie dans les rêves les plus fous, un quichottisme radical. Entre la mythologie facile de la guerre civile et le rimbaldisme d'un Curro Romero, l'Espagne offrait tout ce que nos coeurs vaillants exigeaient à grands cris.

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